7 juin 2016

La bibliothèque

Sur la page de garde, rien ne laissait penser qu'il s'agissait d'un ouvrage clandestin. Toutefois, à la troisième page, je refermai vivement l'exemplaire. Une gravure parfaitement indécente l'occupait toute entière. Mon cœur battait encore à toute volée lorsque la porte grinça. Je sursautai, terrorisée.



Me retrouver dans la même position que l'infortuné Monsieur Bloom ne m'enchantait guère. À peine avais-je eu le temps de glisser le livret dans mon dos que Dona entrait :
— Joséphine ! Moi qui pensais croiser Juliette !
— N'est-elle pas au salon avec Monsieur Bloom ?
— C'est tout à fait possible, je suis arrivée par la cuisine.
— Vous nous avez... suivies ?
— Quelle importance ? dit-elle en se campant face à moi, les bras croisés. Puis-je connaître l'objet de vos lectures ?
— Je ne lisais pas, mentis-je en me tortillant.
— Oh ! Et que faisiez-vous alors ? Profitiez-vous de votre solitude pour explorer les infinies possibilités que dans ma grande bonté, je vous ai laissées entrevoir en vous délestant d'un certain morceau de tissu superflu ?
— Je ne comprends pas...
— Vous ne savez toujours pas dissimuler vos sentiments, vous savez. Alors, ce livre ? Dois-je le chercher moi-même ? menaça-t-elle en se penchant au-dessus de moi, une main sur chaque accoudoir.
— Laissez-moi une chance de me sortir de... de cette situation, la suppliai-je [...]. 
— Je vous écoute. Oh, tant que j'y pense ! J'ai quelque chose pour vous, dit-elle en me rendant le précieux morceau de tissu. J'ai croisé Irène dans le jardin, elle m'a dit que vous aviez gagné votre pari. Sa vertu étant en jeu, je la crois sur parole. Cependant, je dois reconnaître que vous m'étonnez, une fois de plus.

Je m'emparai promptement de mon dû avant qu'elle ne changeât d'avis :
— Pourriez-vous vous retourner quelques secondes ?
— Bien sûr, si vous ne faites pas de bêtise dans mon dos. 
Je profitai de ce bref répit pour me rhabiller, bien sûr, mais aussi pour cacher le livret dans un endroit plus sûr. 
— Vous pouvez vous retourner, annonçai-je enfin.
— C'est faire beaucoup de manières pour rien, tout de même, répondit-elle avec un fin sourire. Je sais très bien ce qu'il y a sous votre robe... Au fait, ce livre?
— Vous n'avez pas oublié.
— Je n'oublie jamais. Par exemple, je me souviendrais toujours du pinceau.
— Je vous en prie, n'en dites pas plus. Concernant le livre en question, j'ai une proposition à vous faire : si vous devinez du premier coup où il se trouve, je vous le rends ; sinon, vous quittez la bibliothèque, je le range, et vous n'en saurez pas plus. Alors ?
— À une condition, répliqua-t-elle en s'étirant. Si je trouve le livre, vous choisirez une page, au hasard. Ce que contiendra cette page, d'une façon ou d'une autre, devra être réalisé. 
— Bien, concédai-je en déglutissant péniblement, songeant avec inquiétude à la planche que j'avais entrevue.

Sûre de ma cachette, je décidai toutefois de jouer le jeu. Bien mal m'en prit ! Cette soirée m'avait certainement largement ouvert les yeux sur la nature humaine, mais je n'en étais pas moins toujours aussi imprudente. Je continuais à faire des paris contre plus forts que moi et la femme-lionne, indéniablement, était particulièrement redoutable.
— Je suis partagée, confessa-t-elle en s'agenouillant devant moi. D'un côté, il y a la tentation de gagner un pari dont l'enjeu peut se révéler aussi distrayant qu'inintéressant. D'un autre côté, il y a la tentation de renoncer à ce pari pour explorer vos jupons à la recherche du livre, ce qui reste en soi une valeur sûre. Que me conseilleriez-vous ? 
Ses pupilles, étroites et brillantes comme des lames, me scrutaient avec attention. Elle avança une main, puis attendit.
— Honorez votre pari, répondis-je la gorge sèche, et finissons-en.
Immobile dans mon fauteuil, je serrai les mâchoires. Le doute s'insinuait en moi. Allais-je regretter ma réponse ? Elle me dévisagea quelques secondes, puis d'une voix neutre, gagna le pari sans l'ombre d'une hésitation :
— Dans votre dos, entre le corset et la robe. 
— Impossible ! Vous avez triché !
— Triché ? Parce que vous aviez posé des règles avant de lancer votre pari ?
— Je vous avais demandé de vous retourner, m'indignai-je, écœurée.
— Et je vous ai obéi. Mais il est vrai qu'ayant à portée de main un miroir de poche, je n'ai trouvé aucune raison valable de me priver de ses services.
Quand elle reconnut le livret, son visage s'illumina. Elle me demanda d'ouvrir une page au hasard. Tremblante de rage, je lui tendis l'ouvrage sans chercher à connaître le sort que le hasard m'avait réservé.

— Décidément, on peut dire que vous avez la main heureuse ce soir ! s'esclaffa-t-elle en me tendant le livret. Regardez donc la page que vous nous avez choisie, c'est à mourir de rire !
M'attendant à découvrir l'une de ces obscènes gravures dont l'éditeur devait s'enorgueillir, je jetai un coup d'œil aussi furtif que possible. La page ne comportait qu'un poème, aucune image en vis-à-vis. Si l'on n'avait pas pris la peine de l'illustrer, espérai-je alors sans tenir compte des ricanements de Dona qui avait somme toute le triomphe facile, peut-être était-ce parce qu'il n'y avait pas là matière à s'épancher. Je lus et relus attentivement la première strophe avant de poser le livret sur mes genoux en poussant un profond soupir de soulagement. 
Interloquée, [elle] m'interpela:
— Voulez-vous que je vous fasse la lecture ? Vous me semblez étrangement sereine. L'avez-vous lu jusqu'au bout ? Non ? Oh ! Ma pauvre enfant ! Il faut toujours lire les poèmes en entier, c'est l'ensemble qui donne un sens à chaque vers pris séparément. Fermez les yeux et écoutez. Je vais vous lire le sonnet une fois, du début à la fin, puis je distribuerai les rôles. Cela tombe à merveille, il s'agit justement de deux jeunes femmes.
Sur ces entrefaites, elle lut ces quelques vers :

Tendre, la jeune femme rousse,
Que tant d'innocence émoustille,
Dit à la blonde jeune fille
Ces mots, tout bas, d'une voix douce :

« Sève qui monte et fleur qui pousse,
Ton enfance est une charmille :
Laisse errer mes doigts dans la mousse
Où le bouton de rose brille,

« Laisse-moi, parmi l'herbe claire,
Boire les gouttes de rosée
Dont la fleur tendre est arrosée, 

« Afin que le plaisir, ma chère,
Illumine ton front candide
Comme l'aube l'azur timide. » 

Livide, j'assistai une nouvelle fois à sa victoire. Derrière ses sourcils broussailleux, son regard brûlait intensément :
— Je prends la rousse et je vous laisse la blonde, décréta-t-elle en rangeant l'ouvrage. Une objection ?

Fin de l'extrait 

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