1 juillet 2016

Le jardin

Derrière une porte que je n'avais pas remarquée m’attendait une surprise de taille. Je savais que Mademoiselle Lampado possédait un jardin, mais j’étais loin d’imaginer un tel havre de verdure en plein Paris. Jamais je n’aurais pensé que derrière ces hauts murs vermoulus, en partie écroulés, se dissimulait un aussi ravissant coin de paradis.



— Suivez-moi, dit-elle avec un sourire satisfait, vous devez absolument faire la connaissance de mes roses favorites.
Comme je restais immobile, sous le choc de cette vision féérique, elle me toucha furtivement la main. Ce geste, aussi bref fût-il, me ramena à la réalité.
— Je vois que ma réputation m’a précédée, conclut-elle en riant. 
Le rosier, majestueux, s'épanouissait au pied d'un muret. Elle s'accroupit, caressa l’une des plus belles roses, en huma la corolle, puis d’un coup sec, cassa la tige. Je crois qu'à cet instant précis, je compris que j’étais à sa merci. Je ne pouvais qu’espérer qu’elle n’abusât pas de son ascendant. Des brindilles craquèrent quand elle s'approcha. Elle lissa d'un doigt la rose frémissante avant de me la tendre. Immobile, je fermai les yeux. Assaillie par le parfum âcre et sucré de la fleur arrachée, je m'abîmai dans une agréable torpeur. Je  m'apprêtai à rouvrir les yeux quand je sentis sur ma joue le contact frais d’un pétale. Je tressaillis, indécise. Devais-je fuir Ève et son jardin maléfique ? La rose, après avoir effleuré ma bouche, descendit doucement le long de mon cou. Je ne respirai plus, terrifiée. Que se serait-il passé si à cet instant, j’avais ouvert les yeux ? si j’avais balayé d’une main l’audacieuse fleur ? Le vent était tombé, les arbres masquaient jusqu’au désordre de la rue. Aucun convive ne franchissait l’écran d'arbres, nous étions seules dans le jardin d’Éden. D’un bond la rose atterrit sur mon épaule, s’y attardant, tantôt caressante, tantôt piquante. À l'orée de la gorge, une épine m'égratigna. L’air qui gonfla alors mes poumons me rendit un semblant de courage et j’entrouvris les yeux. Mais ce que je vis alors me fit immédiatement regretter mon premier mouvement. 
La maîtresse de maison possédait deux visages si différents l'un de l'autre qu’il m’aurait été impossible de la reconnaître si elle n'eût tenu à la main cette magnifique rose rouge. Mais ce qui était encore plus incroyable, c’était la jeunesse et la beauté qui se dégageaient de cet être multiple, l’éclat de ses lèvres, le flamboiement de ses yeux sous ses épais sourcils, la finesse de son nez légèrement busqué, la souplesse de ses cheveux ; tout en elle rayonnait. L’intrusion inopinée d’un groupe d’invités me sauva in extremis.
— Ne bougez pas, souffla-t-elle à mon oreille, haletante, avant de disparaître dans les fourrés.

Fin de l'extrait choisi

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