16 juin 2016

Le bureau

Elle s'éloigna aussi furtivement qu'elle était arrivée et je restai seule avec mon verre, les joues rouges et le souffle court. Quand Miss O'Connell me rejoignit, quelques minutes plus tard, mon cœur battait encore beaucoup trop vite. Sans mot dire, elle m'offrit son bras et m'emmena dans le bureau de Dona, une pièce exigüe au rez-de-chaussée, au bout du long couloir. J'y pénétrai religieusement. La jeune femme alluma un joli chandelier en bronze avant de rompre le silence :



— Le bureau de Mademoiselle Lampado n'est-il pas charmant ? Regardez tous ces livres, ces lourds rideaux de velours, ce meuble napoléonien, ce joli siège en merisier... J'adore cet endroit.
— C'est un endroit magique, en effet, répondis-je distraitement, toute à la contemplation d'un magnifique tapis persan. 
Au même instant, j'aperçus un violoncelle à l'ombre de la bibliothèque. De facture ancienne, il semblait en excellent état :
— Vous n'avez pas trouvé de violon, n'est-ce pas ? 
— Mademoiselle Lampado n'a malheureusement pas de violon. En revanche, elle tient d'une amie proche ce très bel instrument. J'ai donc pensé que peut-être, vous vous contenteriez de la section violoncelle du trio en mi bémol majeur de Schubert...
— Oh oui ! acceptai-je aussitôt, j'adore Schubert !
— Puis-je prendre l'unique siège ? 
— Bien sûr ! Ne vous inquiétez pas pour moi. Je vais m'installer là, contre le bureau, je serai sage comme une image.
— Trop de sagesse nuit, commenta-t-elle en s'installant.
Que voulait-elle dire ? Je préférai ne rien répondre.

Sans me quitter des yeux, elle écarta les jambes et arrangea sa robe avant de caler le violoncelle entre ses cuisses. Derrière la porte, la fête battait son plein, projetant de temps à autre des éclats de voix jusqu'à l'intérieur de la pièce. La tête légèrement penchée sur le côté, elle prit une profonde inspiration, ferma les yeux puis dressa l'archer vers le plafond. Appuyée contre le bureau, je retins ma respiration. Quand l'archer s'abattit sur les cordes, la flamme vacilla, jetant sur sa silhouette bossue des zébrures diaboliques. Dès les premières notes, de violents frissons me secouèrent. Les cordes vibraient avec une telle énergie, la musique s'insinuait dans ma chair avec une telle intensité, que mes jambes, très vite, ne me supportèrent plus. Je me laissai glisser à terre, aux pieds de l'artiste. Au fil des mesures et des contre-temps, j'acquis peu à peu la certitude que Miss O'Connell n'était plus là. Son corps seul, réduit à sa plus simple expression – une caisse de résonance –, me faisait face. Sur son visage éteint, allait et venait parfois l'ombre d'une émotion plus vive. Ses doigts, alors, se raidissaient plus que de coutume et ses jambes, ses longues jambes qui enserraient le corps de l'instrument tout entier, se contractaient et se relâchaient par intervalles réguliers. Ses muscles, tendus comme les cordes qu'elle attaquait de plus en plus sauvagement, saillaient sous la robe. Mes pensées, confuses, voltigeaient de son visage tourmenté à l'archer effréné, de ses cuisses ouvertes à son dos cambré. Quand la musique cessa, le charme disparut. Cela me fit penser au pouvoir ensorcelant des dresseurs de serpents.

— Magnifique ! la félicitai-je en applaudissant vivement, comme si cela pouvait masquer ma gêne. C'est magnifique ! 
— Vraiment ? répondit-elle à bout de souffle. Vous avez aimé ?
— Aimé ? J'ai adoré ! Touchez mes joues, dis-je en joignant le geste à la parole. Voyez comme elles brûlent d'émotion !
Elle ne retira pas immédiatement ses mains.
— À votre tour, décréta-t-elle en se levant. Venez, prenez ma place.
— Oh non, c'est impossible ! Jouer du violoncelle ? après vous ? Je n'ai pas pratiqué depuis des années ! Non, vraiment...
— N'ayez pas peur, je vous guiderai. Venez, asseyez-vous.

À court d'arguments, je cédai de bonne grâce. Elle s'agenouilla devant moi, redressa mon dos en positionnant correctement mes épaules puis écarta résolument mes jambes. Mortifiée, je songeai avec effroi à la dernière perfidie de Dona, qui m'avait privée de sous-vêtements. Occupée à manier l'instrument avec précaution, Miss O'Connell ne semblait pas s'en être aperçue. Lorsqu'elle enfonça le violoncelle dans les plis de ma robe, son visage se retrouva si près du mien que je distinguai une ravissante gouttelette sur son front. Instinctivement, je l'essuyai du bout des doigts. Elle leva sur moi de grands yeux étonnés :
— Que faites-vous ?
— Pardonnez-moi, répondis-je, en voyant au froncement de ses sourcils que mon geste était déplacé, je ne sais pas ce qui m'est passé par la tête.
— Ce n'est pas grave. Tenez, prenez l'archer. Et n'hésitez pas à attaquer les cordes. Ce violoncelle est très ancien et le temps l'a rendu un peu « dur » à jouer.
— Bien, balbutiai-je en faisant désespérément appel à ma mémoire pour retrouver les premières notes de la suite de Bach que j'avais apprise par cœur sous la houlette de Sœur Clémence.
Quand mon archer écorcha la première corde, je tressaillis. Comment un si noble instrument avait-il pu produire un si déplorable vagissement ? Assise en tailleur à mes pieds, Miss O'Connell me fit signe de reprendre. Les dents serrées, j'obtempérai. Un son clair et modulé s'éleva, Miss O'Connell sourit. Je devais poursuivre, ne serait-ce que pour effacer plus ou moins définitivement l'humiliant couac qui me terrorisait encore. Peu à peu, mes yeux se fermèrent, laissant les notes puis les portées s'envoler dans le bureau, et mon corps, habité par une puissance supérieure, se détendre enfin. Lorsque Miss O'Connell sortit un autre archer de l'étui, absorbée par le flot de musique, je n'y prêtai pas attention. Mais au contact râpeux des crins sur ma cheville, l'enchantement se brisa. Interdite, je cessai aussitôt de jouer.

Fin de l'extrait

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