22 juin 2016

Le grenier

Nous entrâmes par l'arrière du bâtiment avant de traverser le couloir sombre pour gravir les escaliers. Au dernier étage, Madame de Lonval attrapa une perche suspendue au mur puis crocheta, au plafond, un anneau de bronze fixé à une trappe. Par à-coups, un nouvel escalier qui tenait plus d'une échelle descendit jusqu'à nous.



— Venez, dit-elle en posant le pied sur la première marche, il y a des chandelles et des allumettes en haut. Faites attention en grimpant, tenez-vous bien à la rampe.
— Où m'emmenez-vous ? m'alarmai-je en la voyant disparaître dans la pénombre aussi lestement qu'elle était tombée de sa branche dans le jardin.
— Mais dans le grenier, voyons ! Où pensez-vous que cet escalier mène ? À la cave ?
Son rire cristallin éclata dans l'obscurité. La curiosité étant toujours, chez moi, un vilain défaut, je la rejoignis sans tarder. Le parquet à larges lattes protesta dans un craquement sinistre. La pièce, largement aussi grande que le salon, me plut aussitôt. Mansardée, elle était plantée de grosses poutres verticales, paresseusement accoudées à la charpente. Par l'unique fenêtre, le ciel et les étoiles entraient à flot. De grosses toiles d'araignée pendaient de-ci de-là, des draps poussiéreux protégeaient meubles et malles, et le vent dévalait la toiture comme un torrent d'air. Quels trésors pouvaient bien recéler ces combles où le temps n'avait plus prise ? 
— N'ayez crainte, le chêne ne cèdera pas sous vos pieds, précisa Madame de Lonval, affairée à quatre-pattes sous une table. C'est dans cette pièce que Dona répète ses spectacles privés : chant, danse, opéra, théâtre... Personne – et vous ne faites pas partie des gens à risque ! – n'a jamais traversé le plancher, ne serait-ce que d'un orteil ! Venez m'aider, voulez-vous ? Vous voyez les deux cierges, là-bas ? dit-elle en désignant d'un geste vague deux rogatons d'église à moitiés consumés. Ils n'attendent que vous pour les allumer.

Je pris la boîte d'allumettes qu'elle me tendait. Les deux cierges consacrés à saint Sébastien émergeaient d'une forêt de toiles d'araignée. Ces insectes me dégoûtaient profondément, et l'idée que l'un d'eux ne se laissât choir dans mes cheveux, par paresse ou maladresse, m'effrayait. J'avais beau me dire que la petite bête ne mangerait pas la grosse, je ne parvenais pas à surmonter ma peur. Quand Madame de Lonval s'aperçut de mon manège – mon trajet suivait une trajectoire tout à fait particulière, qui n'avait rien à voir avec le chemin le plus court –, elle me rejoignit en riant :
— Auriez-vous peur des petites bestioles qui rampent, qui rampent...? se moqua-t-elle gentiment en me chatouillant la nuque, m'arrachant un frisson d'horreur.
— Ce n'est pas drôle ! répliquai-je, l'œil rivé à un représentant épais et velu de cette maudite race qui n'avait pas trouvé meilleure idée que de se balancer au-dessus de nous, en équilibre sur un fil beaucoup trop fin pour lui.
— Vous avez raison, dit-elle en suivant mon regard. Tenez, pour me faire pardonner, je vais vous débarrasser de celle-ci.
La seconde suivante, la monstrueuse araignée gisait au sol, recroquevillée, assommée par un implacable escarpin. 
— Attendez-moi sur ce fauteuil, je vais terminer l'inspection des chandelles.
La tête dans les épaules – comme si cela diminuait le risque de chute d'arachnides ! –, je m'approchai du drap lavande qu'elle m'avait indiqué. Du bout des doigts, j'en soulevai prudemment l'extrémité. Sur le cuir usé, aucune ombre suspecte ne filait ni ne se terrait. Soulagée, j'ôtai entièrement le drap avant de prendre place dans le fauteuil. À l'autre bout de la pièce, Madame de Lonval craquait la dernière allumette.

— N'est-ce pas mieux ainsi ? se félicita-t-elle en écartant fièrement les bras. À présent, les costumes !
— Les costumes ? 
— Quel que soit le rôle, c'est primordial de se vêtir en conséquence. Je dirais même plus que c'est  indispensable, à notre niveau, en tout cas, pour  entrer dans la peau d'un personnage.
— Parce que nous allons jouer une pièce de théâtre ?
— Malheureusement, nous n'avons pas assez de temps devant nous, se désola-t-elle en battant des cils. Mais quelques scénettes, c'est tout à fait envisageable.
— Oh ! Je suis une bien piètre actrice, vous savez, dis-je en la voyant ouvrir une grande malle vert bouteille.
— Cessez de vous sous-estimer, corrigea-t-elle en rabattant le couvercle, plongeant tête première dans la malle. En outre, tout s'apprend ! Et puis avec moi, ajouta-t-elle en sortant brièvement la tête de la malle, vous serez à bonne école. Quels magnifiques costumes ! Que de dentelle, de soie et de satin !
Muette, je la regardais démêler la horde d'étoffes chamarrées.
— Vous ne dites rien, vous n'êtes pas d'accord avec moi ?
— Si, bien sûr, acquiesçai-je en avisant, au sommet de son crâne, une ravissante jarretière. 
— Qu'avez-vous à me regarder ainsi ? Venez, laissez donc ces araignées tranquilles. Vous ne le regretterez pas, ces vêtements sont sublimes !
— C'est-à-dire..., bredouillai-je entre deux ricanements. Il y a quelque chose sur... sur votre tête.
— Je ne crains pas les araignées, elle partira toute seule.
— J'en doute fort, gloussai-je en m'accroupissant à ses côtés.
— Nous verrons bien !
Dans l'incapacité de parler plus longtemps, j'ôtai la jarretière. Je riais aux larmes.
— Grande bête, comme vous êtes jeune ! Appelons un chat un chat, ce n'est qu'une jarretière, qu'y a-t-il donc de si amusant ? Ah ! Le voici ! se réjouit-elle au même moment en extrayant de la malle un plastron puis un col amidonné, une chemise et un magnifique smoking noir qu'elle posa en vrac sur mes genoux. J'ai trouvé le vôtre ! Il ne manque plus que ma tenue d'égyptienne. Où peut-elle bien être ?
— Mais... c'est un costume d'homme ?
— Cela ne fait aucun doute ! N'avez-vous jamais entendu parler de rôle travesti ?
— Si, bien entendu, mais... il ne me semble pas que la taille soit suffisamment ajustée...
Elle s'empara de la veste qu'elle déplia devant moi.
— Vous serez adorable dans ce smoking, croyez-en mon expérience !
— Je ne sais pas non plus... si cela est bien... convenable, ajoutai-je, mal à l'aise. Vraiment... ne puis-je plutôt m'habiller... en... en égyptienne ?

Ma question mourut sur mes lèvres. Madame de Lonval avait enfin trouvé son costume : un large collier attaché à deux disques faisant office de corset, eux-même reliés à une ceinture métallique. Cette dernière était fixée à une jupe plissée, affreusement courte, ornée d'un pagne sur le devant. Je restai bouche bée : sa tenue – si tant est que l'on pût qualifier ce costume de tenue –  ne masquait ni le dos, ni les épaules, ni le ventre, ni même les genoux.
— Êtes-vous sérieuse ?
— Absolument pas ! m'empressai-je de répondre avec un sourire crispé. Je garde l'homme, comme prévu, et je vous laisse la femme.
— Ne faites pas la moue, vous serez parfaite en gentleman ! Et puis j'adore le mélange des genres. Les femmes hommes, les hommes femmes, c'est fascinant !
— Et... quelle pièce avez-vous choisie ? 
— « Iphis et Iante », déclara-t-elle gaiement en me fixant de ses grands yeux noirs. Cette comédie fort divertissante a été écrite au XVIIème siècle par Isaac de Benserade à partir d'une fable d'Ovide. Il y a là trois livrets. Prenez-en un, je vous en prie.
Je m'emparai d'un exemplaire sans oser le feuilleter devant elle. Je n'avais jamais entendu parler de cette pièce. Ne sachant où me changer, je restai immobile, le livret à la main et les vêtements sur le bras.
— Ce n'est pas la peine de chercher un cabinet de toilette, il n'y en a pas. En revanche, il y a un paravent derrière vous.

Ses facultés intuitives me déconcertaient. Je me faufilai derrière le minuscule paravent à fleurs. Un banc bancal avait été calé contre un mur où plusieurs crochets permettaient de suspendre des vêtements. Une jolie psyché ornait l’autre mur. En cherchant à tâtons les agrafes de ma robe, je poussai un juron.
— Voulez-vous de l'aide ? demanda une voix caressante, tout près du paravent.
— Oh non ! Merci. Cette robe m'est peu familière, certes, mais j'en viendrai bien à bout.
J’avais parlé un peu vite. Je réussis néanmoins – bien que  laborieusement – à l'enlever complètement. Je pris alors le pantalon qui coula littéralement entre mes doigts pour s’aplatir à mes pieds. En me baissant, j'aperçus sous le paravent, à moins d'un mètre, les escarpins de Madame de Lonval tournés vers moi. J'enfilai le pantalon sans mot dire, puis défroissai la chemise en la secouant vigoureusement.
— N'oubliez pas qu'une chemise ne s'enfile jamais par-dessus un corset, entendis-je alors.
— Bien entendu ! Qui a dit le contraire ? 

Ayant de moins en moins confiance en l’opacité du paravent, j'ôtai mon corset en lui tournant ostensiblement le dos, face au mur. C'est alors que je détectai l'angle mort. Sur la psyché, à peine visible, se reflétait l'œil attentif de Madame de Lonval. Sans mot dire, je revêtis la chemise que je boutonnai lentement à dessein. Quand je sortis de ma cache de fortune, Madame de Lonval se précipita vers moi en battant des mains : 
— Ne l'avais-je pas prédit ? Vous êtes magnifique ! Iphis, mon aimé ! Attendez-moi là, ajouta-t-elle en m'indiquant le fauteuil, je ne serai pas longue !
Elle disparut derrière le paravent. Je sortis aussitôt mon face-à-main et l'orientai de façon à voir, sur sa surface plane, un coin de la psyché. Madame de Lonval, de dos, se débattait avec le système d'attache du collier. Son corps entièrement nu, rond et ferme, n'avait rien à envier à celui d'une jeune femme. Comment était-il possible qu'elle fut aussi âgée qu'elle le prétendait ? 
— Puis-je vous être d'une quelconque aide avec toute cette « ferraille » ? demandai-je innocemment après l'avoir longuement regardée.
— Mais non, tout va bien ! répondit-elle d'une voix interdite, cherchant sur la psyché le reflet d'un œil indiscret.
Munie du précieux face-à-main, je savourai ma vengeance. Mais lorsque Madame de Lonval, pressentant quelque mauvais tour, fit volte-face, je m'étranglai à moitié.

Fin de l'extrait

Aucun commentaire

Enregistrer un commentaire